On parle souvent du prédateur sexuel. Rarement de sa famille. C’est compréhensible : elle mérite d’être préservée, car dans la grande majorité des cas, elle n’a absolument rien à voir avec les actes commis par un seul coupable. Mais parfois, la réalité est plus complexe et plus lourde que cette image de la famille ignorante et épargnée.
Le prédateur n’est pas toujours un homme seul, marginalisé, invisible. Il est souvent marié. Père de famille. Intégré. Et il y a, derrière lui, une femme. Parfois une femme qui ne sait rien. Parfois une femme qui sait tout. Entre ces deux extrêmes, il existe une gamme de profils psychologiques que la criminologie a progressivement documentés, et qui méritent d’être nommés sans détour.
Pourquoi ce silence ? Pourquoi cette complicité, quelle qu’en soit la forme ? C’est ce que cet article tente d’éclaircir, non pour excuser, mais pour comprendre ce qui se joue sur le plan psychologique.
Quand la vérité est pire que le mensonge : le déni comme mécanisme de survie
Bon nombre d’affaires de pédophilie éclatent dans les médias. Mais beaucoup restent aussi à l’abri des caméras et de la presse. Et lorsque le prédateur tombe, il n’a pas forcément le profil de l’individu célibataire qui vit reclus de toute vie sociale, professionnelle et familiale. Chez l’agresseur d’enfants, nous trouvons des caractéristiques souvent distinctes.
Et puis il y a cette femme, la conjointe, qui apparaît souvent sous les projecteurs avec la même expression : la stupéfaction. Elle ne savait pas. Comment aurait-elle pu savoir ? Cette réaction est parfois totalement sincère. Mais parfois, la réalité cache des secrets bien plus lourds.
Dans ce type de dossier, il arrive que la conjointe ne soit pas aussi ignorante qu’il n’y paraît. Elle sait ! Soit parce que son mari lui a avoué, soit parce qu’elle en a été le témoin direct, soit parce qu’elle a eu des doutes et a fini par le découvrir. Souvent, lorsque les enfants révèlent qu’ils se sont confiés à leurs mères sur les actes qu’ils subissaient, ces dernières s’étaient détournées, avaient minimisé les faits et finissaient finalement par ne pas les croire.
Lorsque certaines de ces femmes finissent par avouer qu’elles étaient au courant des crimes, elles mettent en avant l’inconfort que cela aurait pu causer si elles avaient parlé. Selon elles, la situation serait devenue chaotique une fois le conjoint mis en prison. Comment élever les enfants ? Comment subvenir aux besoins de la famille ? Le désagrément financier est souvent mis en avant pour expliquer leur silence.
Les profils psychologiques des conjointes de prédateurs sexuels
La criminologie a progressivement identifié plusieurs profils distincts parmi les femmes de prédateurs sexuels. Ces catégories ne sont pas étanches. Certaines femmes cumulent plusieurs de ces mécanismes. Mais elles permettent de comprendre pourquoi le silence prend des formes aussi différentes selon les individus.
L’ancienne victime : le silence hérité de l’enfance
Des conjointes de prédateurs expliquent qu’elles ont elles-mêmes été des victimes d’abus durant leur enfance. Elles disent avoir été trop impliquées émotionnellement pour pouvoir intervenir ou réagir de quelque façon que ce soit. Elles indiquent également que durant la période de leurs maltraitances, personne ne leur a tendu la main. Alors pourquoi aurait-il fallu qu’elles interviennent à leur tour ?
Toutefois, je souhaiterais inscrire un bémol sur cette remarque : bon nombre d’anciennes victimes qui ont su reconnaître les signaux d’alerte chez des enfants maltraités, sont intervenues d’une façon ou d’une autre pour faire cesser les abus. C’est justement parce qu’elles ont connu cette douleur qu’elles ont décidé d’agir vite.
La femme battue : quand la peur produit une substitution victimologique
La violence domestique est également une autre problématique avancée par certaines femmes de prédateurs. Par peur de se faire battre, elles laissent leur conjoint se défouler sur les enfants, tout en fermant les yeux sur les abus sexuels. Une sorte de « substitution » victimologique : la femme n’est plus la victime du mari. C’est l’enfant qui la remplace.
Ce mécanisme est l’un des plus difficiles à documenter, parce que la femme est simultanément victime de violence et complice passive de celle exercée sur l’enfant.
La femme du déni : ne pas voir pour ne pas savoir
Le déni est probablement le mécanisme de défense psychologique le plus fréquent dans ce profil. La honte que cela pourrait engendrer, les conséquences dévastatrices que cela pourrait avoir, font qu’elles préfèrent « ignorer » les actes commis par le conjoint. D’une certaine façon, ne pas en parler signifie que cela n’existe pas.
Ce mécanisme de dissociation peut être très puissant, au point de faire croire sincèrement à la femme qu’elle ignorait réellement ce qui se passait sous son toit.
La confidente : la confession comme piège affectif
Dans de rares cas, le conjoint avoue directement son attirance et ses passages à l’acte à sa femme. D’abord assommée, cette dernière se met à penser que si son mari lui a dit tout cela, c’est parce qu’il lui fait véritablement confiance et surtout, parce qu’il l’aime. D’une certaine façon, elle se rassure de la sorte.
Alors, comment pourrait-elle lui rendre cette confiance et cet amour ? Sans doute en gardant le silence. En détournant le regard.
Peut-être même se dit-elle qu’à force de patience et de compréhension, cela finira par lui passer… ce qui n’arrive quasiment jamais.
La femme déviante : le profil dont personne ne veut parler
Le profil le plus sombre, celui qui dérange et que l’on préfère ignorer. Et pourtant, c’est un profil qui existe ! Celui de la femme complice, active, pleinement consciente des actes auxquels elle participe. La déviance est au cœur des fantasmes sexuels de ce couple désaxé. Ils agissent ensemble, parfois séparément. Mais ils se relatent conjointement leurs passages à l’acte. La femme garde doublement le silence car elle aime son conjoint et parce qu’elle-même contribue aux actions criminelles.
Ces femmes qui aiment les tueurs en série
Un autre éclairage criminologique sur la fascination et l’attachement de certaines femmes pour des profils criminels parmi les plus dangereux. Une analyse comportementale qui prolonge la réflexion de cet article.
Lire l’article →Ce que ces profils révèlent sur les dynamiques d’emprise et de complicité
Ce que la criminologie observe de façon constante, c’est que les mécanismes d’emprise jouent un rôle central dans la plupart de ces profils. Le prédateur sexuel est souvent aussi un manipulateur habile dans sa vie intime. Il a construit autour de lui un système de dépendances, affective, économique, psychologique, qui rend la trahison extrêmement coûteuse pour sa conjointe, même lorsque celle-ci perçoit ce qui se passe réellement.
Ce n’est pas une explication qui absout. C’est une grille de lecture qui permet de comprendre pourquoi les signaux d’alerte sont si souvent ignorés, et pourquoi leur détection précoce, dans l’environnement familial comme dans l’environnement professionnel et social du prédateur, reste un enjeu de protection collective majeur.
Vous l’avez compris, les profils de ces femmes peuvent varier : de celle qui est totalement perdue à la femme égocentrique et égoïste, en passant par celle qui s’avère aussi dangereuse que son conjoint.
Mais toutes ont un point commun : un silence qui protège le prédateur au détriment des victimes. Qu’il soit motivé par la peur, le déni, la dépendance affective ou la complicité active, ce silence est toujours destructeur, pour les victimes évidemment, mais aussi pour la femme elle-même.
Cette dernière construit une vie entière sur une dissimulation dont le poids psychologique est considérable.
C’est précisément ce type d’analyse, des comportements, des dynamiques, des signaux faibles, que je développe dans mes interventions auprès des professionnels de la protection de l’enfance, de la justice et des organisations qui travaillent sur ces questions.
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