Sciences comportementales

Entretien avec un fraudeur : 5 techniques pour faire émerger la vérité

8 min de lecture Par Sylvia Bréger
Entretien avec un fraudeur : 5 techniques pour faire émerger la vérité

Sur quels éléments peut-on se baser lorsque nous nous trouvons face à un fraudeur ?

C’est l’une des questions les plus exigeantes en matière d’entretien d’enquête interne. L’individu qui pratique la fraude depuis longtemps sait contrôler son discours et son attitude. Il sait comment manipuler son interlocuteur, il l’a déjà fait avec ses proches, ses collègues, ses supérieurs. La confrontation directe ou la pression ne fonctionnent pas vraiment. Parfois, il n’y a même pas de preuves tangibles disponibles.

Alors, que reste-t-il ? Les techniques comportementales issues de la recherche sur la détection de la fraude et l’entretien cognitif. Ces approches, développées notamment par Bret Hood dans le cadre de l’ACFE (Association of Certified Fraud Examiners), ne visent pas à piéger l’interlocuteur, elles visent à créer les conditions dans lesquelles dire la vérité devient plus probable que maintenir le mensonge.

Voici cinq techniques concrètes, leur logique comportementale, et les limites à ne pas perdre de vue.

Pourquoi repérer la vérité chez un fraudeur est particulièrement difficile

Un point contre-intuitif, mais fondamental : les statistiques sur la détection du mensonge sont quasiment identiques entre le grand public et les professionnels de l’enquête non formés spécifiquement. Nous sommes tous autour de 54 % de réussite, à peine mieux que le hasard. Ce qui signifie que l’expérience d’investigateur seule, sans méthode structurée, n’améliore pas significativement la capacité à détecter la tromperie.

La recherche suggère également que nous sommes structurellement plus aptes à repérer la vérité que la tromperie. Ce biais cognitif joue en faveur du fraudeur : nous avons naturellement tendance à croire un récit fluide et convaincant, à réduire notre vigilance face à quelqu’un qui nous met à l’aise.

D’où l’intérêt des techniques suivantes, qui visent précisément à créer les conditions où la vérité a plus de chances d’émerger, non par coercition, mais par construction d’un cadre dans lequel mentir devient plus coûteux que dire la vérité.

Les 5 techniques comportementales pour faire émerger la vérité en entretien d’enquête

Oui, il existe des techniques mais il est utile de rappeler que chacun a son mode de fonctionnement dans la façon de mentir et chacun a sa propre méthode d’observation. Et ce qui marche avec les uns n’est pas systématiquement efficace avec d’autres. Les conseils suivants sont utilisés pour lutter contre la fraude. L’objectif de base est simple : encourager la personne interrogée à dire la vérité plutôt que de s’empêtrer dans ses mensonges. Bien sûr, avoir des preuves facilite grandement l’entretien. Mais parfois, il n’y a rien de vraiment concret qui atteste la supercherie.

C’est à partir de là que nous pouvons utiliser ces quelques méthodes qui aideront à mieux cerner le fraudeur :

  1/ Posez des questions, et seulement les bonnes  

La qualité des questions détermine la valeur des informations obtenues. Les questions fermées (oui/non) verrouillent le récit et ne produisent rien d’exploitable.

Les questions ouvertes, formulées de façon à appeler le descriptif, obligent l’interlocuteur à construire une réponse, et c’est dans cette construction que les incohérences apparaissent.

Une technique particulièrement efficace pour évaluer le niveau de mensonge d’un interlocuteur : lui poser des questions dont vous connaissez déjà la réponse. Si ses réponses divergent de ce que vous savez, vous calibrez son rapport à la vérité sur des éléments neutres avant d’aborder les questions sensibles. C’est la construction de la baseline comportementale appliquée au contenu verbal.

Préparer ses questions avant l’entretien est indispensable. Un auditeur qui improvise ses questions laisse au fraudeur le contrôle du récit, et c’est exactement ce que ce dernier attend.

 

  2/ Créez du lien et sollicitez la coopération explicitement  
Mettre à l’aise l’interlocuteur est primordial. Un fraudeur acculé se ferme et cherche à minimiser les dégâts. Un fraudeur à l’aise produit plus d’informations, parfois plus qu’il ne le voudrait.

Ensuite, réclamez sa coopération. Pour cela, demandez explicitement à l’interlocuteur, dès le début de l’entretien, s’il a l’intention d’être honnête. Cette question, simple en apparence, crée un engagement verbal préalable. Il y a fort à parier que l’interlocuteur réponde oui. À partir de là, maintenir ce lien de confiance tout au long de l’entretien lui complique le travail : mentir devient psychologiquement plus coûteux face à quelqu’un à qui il vient de promettre sa coopération

– « Ainsi, quand j’aborderai certaines questions, je sais que je pourrai compter sur vous, n’est-ce pas ? »
– « Oui, vous pourrez compter sur moi« 

Bien sûr, il y a probablement des interrogations où le fraudeur commence par mentir, se sentant mal à l’aise dans ce cadre de confiance établi, en changeant progressivement sa version pour se rapprocher de la vérité. Ce n’est pas systématique, mais cela est plus fréquent qu’avec une approche confrontationnelle.

 

  3/ Restez concentrés et écoutez activement   
Lorsque vous posez une question à votre interlocuteur, toute votre attention doit se porter sur ce qu’il dit et la manière dont il le dit. Son récit doit être « ouvert » et nous l’avons vu, pour cela vos questions doivent laisser place à du descriptif.

Au moment où l’individu raconte les faits, il convient de ne surtout pas l’interrompre pour quelque motif que ce soit. Pour aider à cette concentration auditive, il est impératif que l’environnement soit calme. Pas de passages intempestifs. Pas de téléphone qui sonne, que ce soit celui du bureau ou le portable. Tous ces détails coupent le lien que vous essayez de tisser avec l’autre. Cela va également le perturber durant ses explications. Et vous, votre concentration va s’en trouver sérieusement malmenée.

Évitez réellement d’interrompre l’interlocuteur pendant qu’il parle. Cela est une règle absolue. Un silence laissé après une réponse est souvent plus productif qu’une relance immédiate : l’inconfort du silence pousse fréquemment l’interlocuteur à continuer à parler, et dans cet espace non préparé, il est plus difficile de maintenir un mensonge cohérent.

L’écoute active ne signifie pas seulement entendre les mots. Elle signifie observer simultanément le rythme, les pauses, les hésitations, les variations de registre vocal, et les comportements non verbaux, en cherchant les écarts par rapport à la baseline établie en début d’entretien.

 

   4/ Faites répéter le récit… et à rebours  
Une fois que votre interlocuteur a relaté les faits, faites-lui répéter à nouveau son histoire. Puis, demandez-lui ensuite de reprendre son explication, mais cette fois-ci en sens inverse, c’est-à-dire de la fin au début. Cette pratique est peu commode pour les menteurs qui auraient bien du mal à relater les actes dans cet ordre.

La logique est simple : une personne qui dit la vérité a vécu les événements dans le temps. Raconter à rebours est inconfortable mais possible, les souvenirs réels sont accessibles dans n’importe quel ordre. Pour un menteur, en revanche, le récit fabriqué est une construction linéaire. L’inverser augmente considérablement la charge cognitive, provoquant des incohérences et rendant les contradictions plus visibles.

Là encore, il ne s’agit pas d’une technique qui marche à tous les coups. J’ai vu des menteurs réussir parfaitement cet exercice. Il faut donc cumuler plusieurs méthodes.

 

  5/ Développez des hypothèses alternatives pour éviter les biais de confirmation  
Nous pouvons tous être prédisposés, à un moment donné ou à un autre, à avoir un parti pris. Qu’ils soient conscients ou inconscients, ils peuvent réellement altérer les entretiens avec les fraudeurs. Prenons l’exemple suivant : un enquêteur étudie le dossier d’un individu. À ses yeux, il récupère suffisamment de preuves pour questionner cette personne. L’enquêteur est tellement persuadé de la culpabilité de l’auteur, que toutes ces questions vont s’orienter vers lui, sans chercher à savoir s’il y aurait d’autres options possibles, comme d’autres complices, etc…

La discipline à adopter : avant chaque entretien, lister explicitement les hypothèses alternatives : qui d’autre aurait pu commettre l’acte, dans quelles conditions, avec quels complices ? Cette liste force à traiter chaque piste sérieusement, et produit souvent des informations que l’hypothèse principale avait rendues invisibles.

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Ce que ces techniques révèlent sur la détection de la fraude

Aucune de ces cinq techniques ne fonctionne de façon isolée, ni à tous les coups. Ce qui fait la différence, c’est leur combinaison, leur adaptation au profil de l’interlocuteur, et la rigueur avec laquelle l’entretien a été préparé. Un fraudeur expérimenté peut s’avérer être un adversaire redoutable. 

Ce que la recherche montre de façon constante, c’est que l’approche la plus efficace pour obtenir la vérité n’est pas la pression ni la confrontation, mais la création d’un environnement dans lequel mentir est plus difficile et plus coûteux que dire la vérité. C’est un renversement de logique par rapport aux intuitions habituelles sur l’interrogatoire, et c’est précisément ce qui le rend plus efficace.

* Bret Hood – La fraude ACFE

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Sylvia Bréger

Sylvia Bréger

Criminologue spécialisée en risque humain

18 ans au service des organisations qui ne peuvent pas se permettre de se tromper sur les gens.

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