Langage non verbal

Sécurité des aéroports : détecter les comportements suspects, méthodes et limites

7 min de lecture Par Sylvia Bréger
Sécurité des aéroports : détecter les comportements suspects, méthodes et limites

Des formations sur le profilage comportemental ont été mises à disposition du personnel de sécurité dans les aéroports internationaux. L’objectif est clair : repérer les comportements suspects, détecter les mensonges et identifier les individus qui représentent un risque avant qu’il ne se matérialise. Certaines méthodes de dépistage ont été développées et enseignées aux agents. Reste à déterminer lesquelles s’avèrent réellement efficaces, et pourquoi certaines autres montrent leurs limites.

Ce qui rend ce sujet particulièrement intéressant d’un point de vue criminologique, c’est qu’il cristallise une tension fondamentale : le comportement humain est complexe, variable d’un individu à l’autre, et ne se laisse pas réduire à une grille de lecture universelle. Aucune méthode n’est fiable à 100 %. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille abandonner l’observation comportementale. Cela signifie qu’il faut l’utiliser avec les bons outils et la bonne posture.

Le système Avatar : quand la machine interroge les voyageurs

Renforcer la sécurité dans la rue, les magasins ou les transports, est devenu vital ! Prenons l’exemple de l’un de ces aéroports américains, en Arizona. Une fois le passeport identifié, un robot interroge les voyageurs via un écran interposé. Il pose des questions apparemment anodines : « Vivez-vous toujours à cette adresse ? », « Est-ce votre premier voyage aux États-Unis ? »… Le système est équipé d’une caméra qui filme les voyageurs en train de répondre.

Pendant que les personnes répondent aux interrogations du robot, le logiciel analyse simultanément les émotions du visage, les gestes, les mouvements des yeux et l’intonation de la voix. Chaque réponse est ensuite classée selon trois niveaux de risque de tromperie : vert, jaune ou rouge, le rouge signalant un risque de dissimulation. Lorsque les signaux comportementaux semblent incohérents, le voyageur est conduit dans une zone d’interrogatoire approfondi par des agents de sécurité.

Un taux de réussite annoncé à 94 % : que faut-il en penser ?

Ses créateurs revendiquent un taux de réussite de 94 % dans la détection de la tromperie. Ce chiffre doit être lu avec précaution : il est issu de conditions contrôlées et ne reflète pas nécessairement les performances en situation réelle, face à des individus entraînés à dissimuler. Cela dit, la logique du système est fondée sur des principes comportementaux solides : la combinaison de plusieurs canaux d’observation simultanée, notamment verbal, facial et vocal, augmente effectivement la fiabilité de la détection par rapport à l’observation d’un canal unique.

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Pas de geste universel du mensonge, dictionnaires des gestes peu fiables, expressions faciales à nuancer : les erreurs d’interprétation que toute personne travaillant sur la détection comportementale devrait connaître.

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L’interrogatoire conversationnel 

Contrairement à ce que beaucoup imaginent, ce n’est pas le non verbal seul qui permet de cerner au mieux une éventuelle tromperie en contexte aéroportuaire. Les agents de sécurité rapportent de bien meilleurs résultats lorsqu’ils interrogent directement les voyageurs. C’est dans le verbal que le mensonge se repère de façon plus fiable.

L’interrogatoire conversationnel consiste à engager une conversation informelle avec les passagers, notamment autour de leur destination, peu importe si l’agent connaît ou non les vraies réponses. L’objectif est d’évaluer la cohérence du discours tout en relevant les indices verbaux issus de questions simples et courtes.

Les tests menés avec de vrais et de faux passagers, ces derniers étant des participants rémunérés ayant préparé leurs mensonges, confirment que la détection de la tromperie est nettement meilleure dans un cadre de face-à-face conversationnel que dans la simple observation du comportement général des voyageurs. Ce résultat est cohérent avec ce que l’analyse comportementale enseigne : le contenu verbal reste le signal le plus informatif.

Le Behavior Detection and Analysis : une méthode controversée

Mais qu’en est-il de la détection humaine ? Les statistiques semblent s’écrouler lorsque l’œil humain cherche a détecter des signaux de nervosité, d’agitation et de mensonge. Cette méthode de dépistage des indices suspects est pourtant largement utilisée dans les aéroports internationaux.

Il n’y a rien d’étonnant à cela. Rappelons que le langage non verbal est là pour souligner nos mots et notre état émotionnel, pas pour faire rejaillir nos dissimulations. La gestuelle peut faire ressortir l’inconfort lié à une situation, révéler un état émotionnel négatif, actionner des dissonances éventuelles entre le verbal et le non verbal, mais gardons clairement à l’esprit qu’il n’existe pas de gestes exprimant le mensonge.

La méthode Behavior Detection and Analysis (BDA) repose sur une liste d’environ cent critères physiques et comportementaux visant à repérer des potentiels terroristes. Allure rigide, signaux de stress, observation assidue de l’environnement, regard figé, barbe récemment rasée… L’âge entre également en compte : les personnes de plus de 65 ans et les couples mariés de plus de 55 ans apparaissent statistiquement moins suspects.

Si le score cumulé dépasse un certain seuil, les affaires du passager sont inspectées plus en détail et son langage non verbal est attentivement observé.

Pourquoi cette méthode est contestée

La BDA fait l’objet de critiques sérieuses. Selon plusieurs acteurs de la sécurité américaine, elle ne serait pas suffisamment convaincante pour identifier des personnalités à risque réel et demeure surtout discriminatoire, avec des indicateurs trop subjectifs qui peuvent induire des biais selon l’origine ethnique ou la culture des voyageurs. Son coût colossal constitue un obstacle supplémentaire, et il a été demandé au Congrès américain de suspendre son financement.

Ce qui pose problème dans cette approche est précisément ce que l’analyse comportementale rigoureuse répète inlassablement : un signal isolé n’a aucune valeur d’interprétation fiable. Une allure nerveuse peut cacher une peur de l’avion, un deuil récent ou une simple anxiété sociale. L’absence d’une baseline individuelle rend toute lecture de ces signaux fondamentalement hasardeuse.

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La vidéosurveillance comportementale en France : entre innovation et prudence

La France a également développé des systèmes de détection comportementale par vidéosurveillance, notamment dans les gares. Ces logiciels analysent la température corporelle via caméras infrarouges, repèrent les expressions faciales liées à la colère ou au stress, observent la démarche, les postures et les mouvements des yeux. Certaines combinaisons d’éléments sont censées signaler un comportement suspect.

La même limite fondamentale s’applique : une allure équivoque peut dissimuler une problématique sans lien avec un projet délictuel ou meurtrier. La maladie, le stress professionnel, un conflit personnel, une simple maladresse sociale peuvent produire exactement les mêmes signaux comportementaux qu’un individu qui dissimule une intention. Sans contexte, sans baseline et sans possibilité d’échange direct, le risque d’erreur reste élevé.

Ce que ces méthodes révèlent sur les limites de la détection comportementale

Vous l’avez compris, ce sera davantage un changement de comportement, un écart par rapport au comportement de base de l’individu, qui mettra sur la voie d’un malaise lié à la question posée. Et cela nécessite d’avoir observé ce comportement de base au préalable. Ce que la plupart des dispositifs de détection aéroportuaire ne peuvent structurellement pas faire.

L’efficacité de ces méthodes repose sur une seule condition : ne jamais perdre de vue que les gens diffèrent les uns des autres, rester humble dans l’analyse de l’autre, et ne jamais affecter un signe particulier comme étant automatiquement un indice de mensonge.

L’observation silencieuse est une chose utile, à condition de savoir ce qu’il faut regarder et comment l’interpréter. Chacun ment à sa façon. La clé est toujours la même : observer le comportement de base, et noter ce qui s’en écarte.

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Sylvia Bréger

Sylvia Bréger

Criminologue spécialisée en risque humain

18 ans au service des organisations qui ne peuvent pas se permettre de se tromper sur les gens.

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